BOJENNA ORSZULAK, MA CHAIR MATURITÉ

Bojenna Orszulak relate le désir et ses aurores. Prismes retenus par la lumière, attentes flottantes, mouvances évasives et rives brûlantes au crépuscule du corps. Elle dompte les nuits incendiaires et les rend sacrales. Vastes préludes aux amours qui la renouvellent. Dans l’hospitalité de l’autre, Bojenna Orszulak recueille les contre-jours, les douleurs anciennes et imprécises, ces imperceptibles clartés fondatrices qui la meuvent. L’auteure révèle les puissances charnelles comme des forces, des filiations primitives, des œuvres qui nous approfondissent et nous signent. « Les miracles sont parfois si discrets qu’ils deviennent invisibles. », écrit-elle avec la pudeur féconde d’un ange.

Chez Bojenna Orszulak, la poésie est croquée comme des tableaux. Les blessures, les cris, la maturation des ombres récitent ses profondeurs et écrivent des scènes. L’âme entre dans ses vers tel un personnage, qui se déploie, la crayonne et la déchire. Je la cite : « Entrer dans les corps, pierres vives, par des chemins de traverse – les paroxysmes des ogives – des sanglots que l’on disperse. » Chez elle, le corps et le lien sont des reliques auxquelles on célèbre des cultes comme on « donne un nom à la nuit. » La beauté appelle, traque, milite pour des transes jusqu’à épuisement et épouse les replis des peaux comme un suaire.

Chez Bojenna Orszulak, le miracle de l’Amour fait jaillir la lucidité. Le long de leurs ébats, les amants reçoivent et extraient les confidences de la lumière. Les gestes ont de l’éclat, travaillent à leur durée, miment les puretés qui les éprouvent et deviennent des visages gravés. « Il me faudra revenir vers vous comme une vague attentive et patiente. » écrit-elle avec ferveur. La poétesse innerve les sentiments, métisse les sens, ouvre les corps telles des offrandes lestées de prodiges. L’Amour devient magie, transfiguration, il assemble en lui le verbe vivant, le précipice et la prière. Avec Bojenna Orszulak, nous célébrons la reconnaissance de l’un par l’autre dans l’emblème de l’évidence.

A travers une écriture précise et brûlante l’auteure implore une nature mystique de la rencontre. En l’autre, elle salue la trace féconde, l’empreinte de notre Solitaire, cette maturité incessante et immobile que nous devons gravir pour nous épouser. Un point nous joint et nous donne rendez-vous dans ses alcôves infinies. Bojenna Orszulak arpente les constellations disciplinées à l’Orient des êtres et transcrit « l’encre translucide » de l’autre comme elle le dit elle-même. Les corps sont des aimants, ils sollicitent les racines et la transcendance sous un ciel veilleur. Je la cite : « Les mots dits, les gestes accomplis, les ponts traversés des regards, les connaissances initiatiques qui nous dévoilent m’ont irriguée de vous. »

Tremblements du mystère, chatoiement des désirs, absolus dont il faut s’imprégner, Bojenna Orszulak dessine les terres de l’Offrande et ses « variations énigmatiques » comme le titre Eric-Emmanuel Schmitt. Elle sacre l’origine et sonde l’âme « dans un trop grand silence ». « Je deviens prière des origines, prière primitive sans parole. » comme elle l’écrit elle-même. Au cœur de l’Amour règne un appel, une insoumission qui se souvient de nous, une érection de la nuit que nous porterons pour nom. Les œuvres de Bojenna Orszulak sont des anneaux, nous épousons ses mots comme des gravités, des vertiges, des poids que sa plume dicte pour nos ascendances.

Anne de COMMINES

BRUNO THOMAS REPOND AU CRISTAL

Un silence fécond, une solitude pour ciel et verdict, une plume racée sont les attributs  du poète Bruno Thomas. Chaque ligne est habitée par une densité claire, minimaliste, un verbe qui navigue d’un chuchotement à l’autre. Le temps devient un corps saturé d’adieux, une longue et profonde nuit où s’écrivent en contre-jour les formules de la lumière. Lente quête, aurore insondable toujours à traduire au lever des fronts d’hommes. Bruno Thomas trempe sa plume dans nos ombres illisibles, tente de dire nos points d’ancrage dans l’invisible, de pré-dire, de dessiner en creux ce qui nous absente et nous offre une douce errance. Ses livres sont des petits précis des incertitudes aux rayonnements stellaires.

Bruno Thomas nous saisit comme des cristaux, des cendres et nous fable le long des attentes. Une sève s’écoule, discrète et choisie, une brulure secrète nous tient en éveil et nous conte les matins qui nous assument. La mort veille comme une huile à minuit, si précieuse, si lente à achever nos finitudes. Dans la miséricorde de l’obscur, le poète cherche « à s’inventer où l’on pleure » comme il l’écrit lui-même. Combien d’heures closes à la porte de l’âme ? Tendre et cruelle réptation des inquiétudes, syllabe initiale au milieu du Mystère.

Bruno Thomas nous écrit dans les reliques de nous-mêmes, nos parts atrophiées où la mémoire nous éduque. Si fragiles échos de nos vies, intranquilles et tremblantes. A voix basse, il dompte je ne sais quelle séquelle, épreuve de l’œuvre lorsqu’elle nous baptise et nous rend à nous-mêmes. L’auteur épèle des tourments fondateurs, des séismes redoutables, « des lueurs en croix » comme il le dit lui-même. Contre son sang, battent des fragments de vie. Lente litanie des orages, des ferveurs échouées. Dans des réminiscences bien taillées, le poète nous guide à l’aune de ses empreintes.

La poésie de Bruno Thomas est une longue et vaste prière que l’on ouvre comme un livre de pierre. Il publie le Mystère au pied de la Parole et nous le livre telle une vague. Je le cite : « la sévérité de l’œuf penché sur son énigme. » Son écriture se double d’une clarté habile où voguent nos ultimes patiences, nos offrandes les plus chères, « nos ciels de silence ». Son style dépouillé laque des épures, nous apporte des aventures inouïes sous des lumières immobiles. Sourcier de nos profondeurs, l’auteur résume son chemin dans la trace qui le regarde.

Lecteur des reflets, Bruno Thomas écrit dans la douce respiration des mondes originels. Tout en lui chemine avec pudeur et élégante austérité. Grâce à lui, nous avons tant besoin d’un ciel qui nous pleure. Sa nuit nous console, tel le vide de Saint-Jean de la Croix. Avec lui, nous doutons de l’aurore, implorons son pardon pour tant de choses tues et non sues. Ses mots sonnent dans l’éclat et se mirent au prisme de nos larmes. A forces prodigieuses, nous luttons contre un jour ingénieux pour atteindre « ces éternités qui nous taisent » comme il l’écrit lui-même.

Chez ce poète, nous suivons l’existence selon ses pointillés, ses exclamations muettes, ses interrogations qui nous observent de loin tels de prestigieux hasards. L’homme est toujours orphelin d’une question qui l’abandonne comme une hypothèse et Bruno Thomas la traduit dans sa genèse. «  A l’heure retenue de notre impudeur, je finirai par parler » nous dit-il comme une « vérité qui passe ».

Anne de COMMINES

MARTINE KONORSKI REND LA VERITE LISIBLE

D’où écrivons-nous … ? A partir de quel nom invisible ? Sur quelles cendres, déposons-nous le soir … ? Par quelle nuit nous appelons-nous … ? Ainsi s’interroge Martine Konorski au tempo habile d’un mystère à offrir. Elle arpente la poésie avec ferveur, douleur, à paupières éteintes et calligraphie l’empreinte dans un dire de verre. Dans une solitude unifiée, fertile, élégamment tracée, elle souligne nos maturités si imparfaites, nos naissances fragmentées et ces adieux qui nous rendent parfois étrangers à nous-mêmes. Je la cite : « Garder au fond de soi le goût du disparaître ».

Chez Martine Konorski, nous sinuons dans les failles, les ruptures, ces pures réverbérations  du manque à la surface de la peau comme une intensité première. Une expérience sensitive, salutaire, une respiration où la lumière nous atteint et nous accorde. Nous entrons dans le récit des ombres, des luttes quand l’abîme nous courtise du haut de ses magies. Nous marchons, anguleux, sur les frontières poreuses du doute, de la tragédie, des amours à composer, des gammes qui nous sollicitent en chaque souffle, sous chaque pas. Je la cite : « Dans ces nuits balnéaires, notre vide a péri. »

Dans le ventre de l’auteure, le monde attend, s’éprend, féconde sa trace et nous rêve lentement. A l’abri de l’infini, une éternité couve et cuve sa dernière larme. En son prisme, Martine Konorski s’abreuve, fait fondre le marbre puis coule et grave le chemin de la lettre. Dans ces archives du silence, nous déposons nos mémoires, nos incertitudes ordinaires, nos vibrations au ralenti. Je la cite : « Nous sommes si petits au pied des météores. Nus, sans absence. » Les lignes de l’auteure s’ouvrent comme des prières miniatures, inventives, seulement créées pour le cristal. Des infimes vérités gouttent le long de nos reflets, nous en produirons de la lumière.

Chez Martine Konorski se lit une distance. Un sacré nous épure, nous raconte à l’autre et nous résume. « A la mort de la nuit, j’ai confié mon abîme », écrit-elle. Comment entendre ce  qui nous sépare quand la mort nous approfondit … ? Devant l’inquiétude historique, l’effroi tonal des camps nazis, l’auteure use sa solitude et sa « solitude use sa peau. » Comment se reconnaître lorsque la nuit bouge encore au fond du ravin … ? Miroir à cauchemars, prophétie définitive, damnation maîtresse. Avec Martine Konorski, nous recensons nos chutes interminables et nous nous hissons, tremblants à ces « espaces intérieures où l’écriture saigne. » Chez elle, vivre  est une invention arrachée à la terreur.

Chiner le vide avec ampleur pour l’offrir aux mondes désertés. Noircir le Verbe pour s’accorder à la lumière qui nous tend et nous attend. Martine Konorski respire parfois cette parole mercenaire pour se défaire du drame qui nous émeut. La musique polit ses doigts et ses mots, au contact de petites foudres obscures. « Douter au bord de soi. », « Que peut-il arriver par temps de vérité ? » nous dit-elle comme un augure. L’attente pour échelle, l’auteure traduit nos traversées, nos sidérations fugitives, ces regards qui nomment les poudroiements poétiques. Veilleuse, elle renouvelle la matière dont sont faits nos rêves lorsque nous sommes « perdus contre l’étoile ».

Au coeur de l’œuvre de Martine Konorski, règne un visage, une palpitation, une exaltation qui nous enveloppent dans leur trame. Nous suivons ses latences limpides ou en points de suspension, ses déchirures comme une entaille au monde.  Chez elle, l’accueil du manque est l’inquiétude même du désir. Avec elle, nous goûtons aux fruits des exils instructeurs et des modifications intimes et comme l’écrit Jean-Luc Maxence, « nous en acceptons l’espérance ».

Anne de COMMINES

CLAUDE BER « D’UNE MAIN MEDITANTE »

Du tragique, Claude Ber compose une symphonie rythmique. Ses lignes se gravent dans la densité des choses et des êtres qui s’ouvrent et se lisent de l’intérieur. Sa parole nous interroge et nous médite comme une seconde nature, comme la substance du miracle. L’auteure traverse la langue en en travaillant la mémoire. Avec elle nous nous hissons à nos sources, approfondissons nos seuils au bord du rien et de l’immense. Claude Ber fait couler sur nous un ciel juste. Je la cite : « il n’y a pas de centre où nommer la chute de la parole dans son nom ».

La mort hante nos ombres et nos ombres libèrent la clarté. La poétesse trace nos chants comme autant de gravités qui nous fondent et nous appellent. Elle résonne sur le silence, livre le langage de l’invisible avec grâce et envoûtements. Livrée en variations, l’auteure nous traverse de sa langue louve et féconde nos nuits telle des boussoles. Chez Claude Ber, l’arcane est habitée, l’abîme travaille au sublime, la beauté sert l’imaginal, la poésie habille nos psychés. Je la cite : « le souffle au 77 noms dans les nombrils accolés. » L’auteure unifie l’inconscient et lui donne une filiation lisible.

Claude Ber creuse la langue, érige son mystère et le sème dans nos destinées. Les mots jaillissent comme des éclairs et taillent en nous des figures qui nous puisent et nous nomment. Strate après strate, l’auteure extrait la beauté comme une eau de vie qui devient dense à la lumière. Je la cite : « quoi de certain à ajouter au minime des destinées ? » Dans un sentiment continu ou par fragments luisibles, la poétesse restitue et assemble nos correspondances secrètes et visitables.

D’une main magique, Claude Ber ensemence la lumière qui nous traduit et relate les impérieuses attractions de l’imaginaire. La solitude pour ambition, l’auteure apprivoise la nuit en nous comme une expérience de l’espoir. Je la cite : « le fait de chair et de vide qui dérive de soi. ». Le rien respire notre histoire et nous abreuve de ses vertiges. Nos corps portent sa trace et en font naître l’apparition comme un augure. Avec Claude Ber, nous calligraphions ce souffle qui nous fait signe. Nous empruntons, je la cite, « ce principe d’incertitude à l’œuvre dans les flocons. »

Ambivalence de l’existence ou fatalité mortelle, l’auteure nous rappelle à notre condition et insiste sur cet « élan demeuré dans la chair ». Entre le cri et le mouvement du manque, nous sommes à la fois essence originelle et transformation continue. Claude Ber interroge en nous cet « amant du secret » comme l’écrit Cendrars et convoque la matière du jour, seul endroit où nous pouvons nous énoncer. Je la cite : « il pleut un avenir craintif ».  Un manque, une absence élective nous séduisent et nous produisent.

Chez Claude Ber, le mystère résonne infiniment dans le corps, il bat et nous éprouve. Nous sommes initiés à l’intimité, aux « blessures si proches du soleil » comme l’écrivait René Char. Dans cette écriture la mort et la vie s’entre-déchirent comme le silence et la foudre, comme des sidérations fugitives et nous tentons de les reconstituer. Rivés au réel, nos corps s’exercent à cette langue mère qui nous couve, nous apprend et nous symbolise. Je la cite : « rapportant le bruit dans le muet des rêves. »

Claude Ber épèle la poésie en sa langue matricielle. Avec elle, nous dessinons nos propres échos et habillons nos visages. Nous côtoyons nos éclats, nos abysses, nos sensualités comme autant de variations nourricières. Comme l’écrit l’auteur, nous épousons « l’infime et sa disproportion ».

Anne de COMMINES

GIOVANNI DOTOLI OU LES PUISSANCES VIBRATILES

La poésie de Giovanni Dotoli est pareille à la musique, elle est science des accords. Elle révèle la lumière, fait apparaître les sources et illumine les traces. Ponctuée de fréquences harmonieuses, elle apporte relief et profondeur au dire des choses. Terrestre et aérien, l’auteur éprouve les horizons, sème des émulsions et apprivoise les hauts rythmes de l’invisible. Chez lui, la beauté est puissance du Beau, elle en fait retentir le Verbe et l’assemble dans nos cœurs affamés. Je le cite : Le rythme du cœur est la partition de l’âme.

Giovanni Dotoli nous révèle le monde intelligible comme une émanation de l’être. Le monde sensible est celui du devenir. Cette distinction est essentielle, car elle introduit de facto la nécessité d’un temps et d’un espace comme supports « matériels » du monde sensible soumis à nos modulations incessantes. Dans sa poétique, le temps et l’espace peuvent être eux-mêmes considérés comme les images sensibles de l’éternité et de l’infini du monde intelligible. Je le cite : La poésie est la narration énigmatique de ce qui nous entoure.

A travers sa poétique, l’auteur visite et reproduit l’essence même de la réalité qui nous entoure, nous souffle et nous incurve. Il nous donne rendez-vous dans nos terres propres et sacrales. Il orne la raison dans une harmonieuse éloquence et perpétue l’éclair dans le mouvement même de nos chairs. Sa poésie est métaphysique, “perle de la pensée” comme l’écrit Alfred de Vigny, les variations audibles de l’âme. Ainsi, Giovanni Dotoli capte l’Eternité et fait de l’existence le savant rythme de l’espoir. Je le cite : L’Amour est une âme en mouvement.

A travers son art, il travaille, cisèle, organise la parole pour en extraire la beauté comme une verticale instructrice. Chez lui, le texte est une perpétuelle apparition, une lente et précieuse résurrection. Giovanni Dotoli traduit, transmet, suscite un état, qui accroît en nous la sensation de l’Etre. Par là nous apprenons notre présence au monde et élevons notre conscience du mystère. Le réel devient vision, nous la palpons et elle nous transcende. Elle devient respiration spirituelle. Je le cite : Le cœur respire le mot. Le cœur rythme l’origine.

En poésie, l’essence du langage suit la motivation du signe. La poésie ouvre la langue pour la rendre plus apte au dévoilement. Méditée ou inspirée, la parole de l’auteur se fait écho sonore du monde et recueil de nos contemplations. “Le poète boit aux sources du langage écrit Paul Valéry. Les mots chez Giovanni Dotoli timbrent le rêve, le font vibrer et ses silences miment le mystère inlassable du monde qui nous contient et nous érige. Je le cite : La parole ancestrale continue sur la bouche de l’Etre. L’écriture de l’auteur est alors flux et palpitent nos constances, nos reflets dans ses ralentis.

Les harmoniques de Giovanni Dotoli modulent les secrets et l’énigme. Nous en goûtons les attraits émotifs et avec lui, nous en rencontrons l’esthétique. En nous résonnent et se propagent les accords de l’idéal comme une synthèse et une unité civilisatrice. Je le cite : La conversation est un cristal. Tailleur de symboliques naturelles, le poète contracte des formes primitives et nous en donne la magnifique intuition.

Anne de COMMINES

LES PARTITIONS ELECTRIQUES

La poésie de Jacques Fontaine est composée de chair et d’âme aux intentions d’art. De ses entrailles jaillissent des extases, des soupirs, les ronces de la passion, les romances de la peine, bref, des dimensions d’homme. Inspiré, il nous rapporte ses transes sous-jacentes et ses motifs calligraphiés. L’amour, la haine, la névrose, les animaux de métal, Jacques Fontaine nous livre ardemment des accents inouïs et virils. « A cœur et à cris » nous expose une condition humaine où le drame est dit. Frappée ou modelée, la dramaturgie couve des convulsions et l’auteur les transforme en lignes musicales « dans le secret ouaté des naissances » comme il l’écrit lui-même.

Son recueil est une création active, une pensée en lutte où s’acharnent et se défont les corps. Avec souffle, la gorge embrasée, le poète orne ces jaillissements de l’âme comme des étincelles électriques. Fulgurants, parfois douloureux, les mots de Jacques Fontaine nous assaillent et nous trempent bruyamment dans des cataractes où implosent des images inattendues et des impulsions musicales. Je le cite : « Exténué par le fatal effroi des chairs. »

Ses cris concassent des échos où s’inclinent nos fronts stupéfaits. Des voix rondes comme des anneaux enchaînent les cieux et innervent des orages. Par endroits, l’auteur s’immisce  dans le germe, incurve une lumière trop brutale, la laisse choir dans l’ombre en pesant bien les transparences. Poète écorché par les appels et les gravités, Jacques Fontaine fait trembler les phrases et signifie nos vertiges. Je le cite : « La courbe des reins assouplis, lubrique, vibre au frémissement clair de la peau endémique. » « J’exulte et je geins de ne pouvoir effleurer le corps électrique. »

L’auteur laisse ruisseler la poésie comme une source, il porte la lumière à sa substance et déroule notre âme vaste et inquiète. Ses ombres échangent leurs songes, déchiffrent ses illusions fugitives, transmuent l’insaisissable en un corps fragile où soufflent nos initiales. Ses chagrins et ses flamboiements épousent les étoiles et Jacques Fontaine dessine des symboles comme des métaphysiques à visiter. Je le cite : « Un appel bruissant et taciturne qui résonne dans la corne spiralée de la transcendance. »

Les yeux guerriers ou l’âme allègre, le poète interroge les questions en leur mouvement. A mains diurnes ou nocturnes, il trace de belles inconstances, puise les hasards observateurs dans le fond des utopies. Jacques Fontaine est gagné par la création des immortels élans et cherche le rythme spectral de l’image en son reflet. Le corps en partition, il s’éclaire aux nuits blanchies et laisse le signe dénuder la réalité et ses substances âcres. Je le cite « Mes yeux sonnent et coulent dans mes veines rompues. »

Ses pages sont un théâtre de l’action. Dans une langue héroïque, il sollicite et consume le poème, puis assemble le rêve charnel dans une mystique primitive. Ses dessins écrits, ses percées dissolvantes de mots et d’images composent et décomposent les fusions analytiques des questions et des réponses. Dans le corps sévit la crise convulsive du langage. Frappé d’une poésie violente, Jacques Fontaine lève un Verbe à ses visions sacrales, nous livre ses figures comme des symptômes et des prophéties névralgiques. Je le cite : « Asservi en sensualités sourdes, Prince ou loubard, l’assemblage verni et ténébreux me rendit homme. » Poésie de la force, du feu, des gouffres, l’auteur foule les profondeurs et puise en elles des pulsations rebelles et fécondes. « A cœur et à Cris » appelle la vision solaire, la transe occulte et les turbulences des passions affolées.

Anne de Commines

Yves Bergeret ou les poésies verticales

Chez Yves Bergeret, la nature habitée par les hommes formule des signes. Cette matière vivante le traverse et le visite. Expressions de sensations, de sentiments, de palpitations, ses strates ou sa surface graphent son cœur, son corps et gravent une histoire animée.

Lorsqu’Yves Bergeret observe un espace, il lit donc ces marques et imaginaires possibles du lieu. Ensemble, ces éléments s’unissent pour engendrer une seule parole, la parole du lieu. Lorsque le poème la signifie, il devient « langue-espace ». Il module intelligiblement les rythmes naturels, les repères mobiles, les inconstances des hommes ou l’ondoiement des choses.

L’auteur évolue dans l’espace. Il écrit en marchant dans la montagne. Le poème émerge de cette ascension comme une valeur déchiffrable de l’espace. La roche est animée, la pierre parle et énonce sa présence. Géologie et mouvements écrivent leur liberté sous la plume de Yves Bergeret. Hommes et nature scandent et nourrissent des motifs en creux, des images éloquentes et des suggestions à faire éclore.

Le poète arpente les volcans, il aime travailler dans les « lieux de turbulence »  comme il les nomme lui-même. Irruptions et flamboiements, détruisent et incendient tel un invincible souffle qui impose sa nature si puissamment vivante. Après supplice, végétations et villages se régénèrent, la terre à nouveau moule ses modèles et totems où l’homme s’abreuve comme dans une genèse. Yves Bergeret rend alors la parole aux lieux, ils retrouvent là leur vocation.

Le poète quête ce verbe originel, sacral qui vient se déposer dans la pérennité visible de l’écriture, comme il l’exprime lui-même. Le sujet rencontre sa matière meuble et la déploie la bouche pleine d’envols. Dans une parole performative, signifiante, Yves Bergeret commet un écho aimanté et un accomplissement palpable.

Je le cite : La parole poétique se manifeste par sa densité et sa propension à la litanie puis à la psalmodie et donc enfin au  chant ou, au contraire, par son resserrement dans une formulation aphoristique saisissante. Cette parole poétique s’exerce partout et pas seulement dans l’acte d’écrire un livre ou de lire un livre. L’incantation inindividuée qu’est la poésie, de par sa densité et de par sa responsabilité éthique consciente prend souvent forme cérémonielle, et toujours forme théâtralisée.

De rêves en gravitations, le poète Yves Bergeret devient narrateur de la nature, trace avec elle le nom de ses dialogues, désigne ce qui la prononce et l’édifie. La terre, la roche, le volcan édifient leur symbole et « le baume énigmatique de leur ombre » comme il l’écrit lui-même.

Turbulences, spasmodies, sèves natives, présages, l’auteur nous guide dans l’archéologie du poème et dans les vastes labyrinthes des degrés humains. La puissance du dire, la plastique éloquente du trait nous tendent un visage, un cachet, un cryptogramme, une empreinte où l’histoire invite le mystère à se dérouler et à nous y conjuguer.

Grâce au travail de Yves Bergeret, nous devenons un point lucide dans un dialogue ajouré, nous ajoutons notre filigrane dans un monde aux surfaces sensibles. Je le cite : la beauté radicale de ces ascensions dans des formes géométriques glaciaires et rocheuses immenses m’attirait. Un accomplissement éthique de ce que mon corps pouvait réaliser en parcourant les sommets dans la dynamique de leur harmonie. Je lisais passionnément la poésie dans la montagne, cette école si vraie.

Anne de COMMINES

Valentine Quintin – La langue des Signes

Insignifiances comparées 
et signifiances incomparables

Valentine Quintin

Au bureau des lignes de fuites qui mènent à la chute exerçons les encombrantes piles de livres à créer l’espace de jeu.
Avant le verbal, était un climat, un temps modelé où le corps se propage sous la langue qui chancelle. Le chant du réel concocte et concasse un flou monologue intérieur, des vibrations prennent par confusion des genres.
Polyglotte et polysémique, Valentine QUINTIN perce et phone en drôles de petits éclats. Polysismie d’un phrasé, d’un livre, tête à queue dans les séquences, l’artiste déstructure nos kaléidos-copies.

Comme la simple ligne se défait du Beau et de ses codes de bonne conduite, la langue éprouve ses inventions à travers les bruits du corps pour explorer le vierge. C’est décidé, Valentine QUINTIN sort des règles pour dédramatiser le monde, faire circuler la joie. Elle mélodie, découpe le sens du texte, désyntaxise les didactiques des accordés et produit un massage sonore. Toucher par du non-sens et non par du discours. Débouter les buts pour pour débusquer l’a-plat, précipiter le song pour hommage au plat / allonger le plat. Distorsion vocaliptick !

Improvisons, déconstruisons, semons des accidents et laissons monter ce qui arrive comme un lait des contraires. Lorsqu’on renverse ce qu’on a aimé, que se passe-t-il ? Observons d’après sonorités et sous signés. Auteurs et personnages se réveillent d’un rêve et en réinventent l’alogique.
La chanteuse vient tout simplement de déplacer avec souplesse le centre de gravité de l’espace littéraire.
Dans ce qui advient, recherchons maintenant un seul élément stable.
Anti taisons Lewis Carroll – sa thématique ment ! Nous obtenons en hélices un Boby Lapointe ou la jubilation du calembour par allitérations rapprochées ! Chorégraphions le Queneau sous injections d’insolite, nous approchons de Rebotier en modulations du quotidien. Dans une écriture musicale du langage parlé, Valentine QUINTIN inocule tous les sens de l’absurdité !
Tout cela n’est finalement pas si grave et tient de l’écriture automatique avec instrument. Sous saxo désaxé ou accordéon fuselé, l’artiste accueille le moment repris de justesse et prend la bonne mesure d’un déséquilibre certifié.
De glossolalies en onomatopées, en transes syllabiques puis courtes amnésies, entrez dans la langue comme dans un jeu de société.

Anne de COMMINES

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Association « Du côté du Pont Mirabeau »

Anne de Commines recevra Valentine Quintin

chanteuse, lectrice, comédienne et autrice
pour un spectacle intitulé À DOMIMOTS.
 
Vendredi 25 Septembre de 18h à 20h
à la Maison des Associations du 15ème
22 Rue de la Saïda, 75015 Paris
M° Porte de Versailles ou Convention.
Tram : station Georges Brassens


http://pont.mirabeau.free.fr/

MARIE-LISE CORNEILLE ou LA POESIE PAR TRANSPARENCE

La poésie de Marie-Lise Corneille s’ébruite, effleure, écoule ses rumeurs entre des lignes épurées et radieuses. Ses mots offrent une voix et la faille des ombres s’élargit pour contempler cette lumière dont nous descendons. Au gré de ses contractions poétiques, l’auteure nous abandonne aux mouvements de l’air, de la terre, des bruissements. Comme elle le dit elle-même à travers la poésie, j’entends la musique secrète des événements.

Marie-Lise Corneille dit simplement notre présence au monde, à doux éclats, comme un ruisseau humble et sûr un jour de voir la mer. Une poétique de la transparence, de l’effacement est sa façon de resplendir en peine clarté. Elle tente une passerelle entre le souffle et la forme.

Je la cite : l’écriture s’enfouit dans la pulpe de l’espace pour être attentive à la vibration secrète des vies, des paysages, des corps, des gestes, des événements ; pour effleurer le silence, éveiller la musique intime de leur double mystérieux.

Ses écrits pénètrent le regard et notent les choses éminemment fragiles, les détails  d’une cartographie solennelle et de ses secrets mouvements. Marie-Lise Corneille sème en nous le clair-obscur de notre condition. A travers une plume messagère, elle nous trace l’illusion tenace d’être quelque chose. Nous nous tenons dans l’infime équilibre d’un manque sacré et d’une parole au corps nu, comme elle le définit elle-même.

L’auteure traque l’éphémère avec le filet à papillons des mots et croque l’ineffable, l’infiniment  transitoire. Je la cite : rapt chorégraphié du désir. Elle cherche à tisser une musique à partir de l’ombre et de cette absence qui nous renouvelle dans l’instant à naître. Elle capte les secrets de nos oisivetés en panache et allie l’intensité à la transparence.

Sa plume coule une douce grâce, lumineuse, pleine et éveille des écritures délicates. Marie-Lise Corneille emprunte la transparence des éclats et nous restitue ses prestigieux mouvements. Elle désigne et concentre une quête dramatisée de la présence et la métamorphose en parole à mûrir dans la plénitude exacte de l’être comme elle l’écrit souverainement. Pouvons-nous nous tenir dans cet état … ? Nous en avons l’espoir… L’auteur revêt le bonheur du poète : consentir au silence au sein même de la parole.

Dans sa poésie, dans une configuration vivante, le temps scintille et prend corps. Dans un Mystère qui nous instruit et nous élève, descend une seule lumière dont nous jouissons par ascendance. Ce nous appelons de nos yeux est devenue une transparence convoquée à l’illumination. Nous nous tenons prêts à toucher, enfanter le monde dans la quiétude du vertige. Je la cite – quel glaive de feu éblouira l’angoisse ? Des frissons effritent l’effigie. Sommes-nous alors écoulés ou immobilisés ? Marie-Lise Corneille crée des interférences poétiques entre l’au-delà et l’en-deçà maintenant réunis.

Marie-Lise Corneille nous transmet la pluralité, la simultanéité des perceptions foisonnantes du réel, écrit Nicole Durand dans la préface du livre Dans le jeûne de la parure dernièrement paru chez L’Harmattan. Le silence est la racine de l’acte. L’intention va percer l’apparence, répond l’auteure.

L’auteure s’éprend d’une extrémité de la parole qui fasse résonner la génitalité du silence comme une langue maternelle. Je la cite Le silence est la racine de l’acte. Marie-Lise Corneille nous présente la sensorialité comme une épreuve du langage originaire, une volupté natale où nous pouvons nous reconnaître. Dans son suaire de silence nous avons une langue mère.

Anne de COMMINES

Frédérique Bruyas, Le métier de lire à voix haute

VOUS NE SEREZ PAS LE SEUL A LE LIRE !

Il est des livres qui font parler d’eux et qui donnent de la voix.  LE METIER DE LIRE A VOIX HAUTE, nous explique Frédérique Bruyas, est une vocation, une manière de transformer un livre en « objet musical ». Cette lectrice publique enchaîne les scènes en France et à l’étranger (inscrire les pays) pour porter les mots comme des « partitions de paroles ». Dans LE METIER DE LIRE A VOIX HAUTE, Frédérique Bruyas nous emmène dans « le corps du texte », cet « être vivant qui respire véritablement ». L’auteure de ce premier ouvrage relate sa fascination des livres, ses intimes et secrètes rencontres avec ses écrivains tutélaires, ses lectures-concerts où des musiques plurielles / éléctro-acoustiques scandent l’air qui la traversent et l’emportent. D’une note irruptive à un mot, confident Frédérique Bruyas nous dit les temps d’un texte, « convoquer le silence de l’autre, le provoquer, le surprendre. » LE METIER DE LIRE A VOIX HAUTE consiste à «  avancer nu dans la phrase » à conquérir ses résonnances et les adresser à la sensibilité de l’auditeur. L’écoute alors se fait écho et la lectrice convie le public à ses histoires, à ses personnages qui prennent forme sur la scène. Dans LE METIER DE LIRE A VOIX HAUTE, Frédérique Bruyas inter-prète, prête son intérieur pour livrer les rythmes sensitifs de la littérature, les modulations de la poésie et son « expérience sensible » de la lecture à haute voix. Ce petit ouvrage est un bijou, ouvrez-le, vous ne serez plus seul à lire.

Anne de COMMINES

Le métier de lire à voix haute, de Frédérique Bruyas aux éditions Magellan et Cie